vendredi 11 mars 2022

La N autorisée sur FB et Instagram me replonge dans la lecture de George Orwell, de son 1984 et ses deux minutes de la N


 

« Il était presque onze heures et, au Commissariat aux Archives, où travaillait Winston, on tirait les chaises hors des bureaux pour les grouper au centre du hall, face au grand télécran afin de préparer les Deux Minutes de la Haine. […]

[…] O’Brien, à ce moment, regarda son bracelet-montre, vit qu’il était près de onze heures et décida, de toute évidence, de rester dans le Commissariat aux Archives jusqu’à la fin des Deux Minutes de la Haine. Il prit une chaise sur le même rang que Winston, deux places plus loin. […]

Un instant plus tard, un horrible crissement, comme celui de quelque monstrueuse machine tournant sans huile, éclata dans le grand télécran du bout de la salle. C’était un bruit à vous faire grincer des dents et à vous hérisser les cheveux. La Haine avait commencé.

Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel Goldstein, l’Ennemi du Peuple, avait jailli sur l’écran. Il y eut des coups de sifflet çà et là dans l’assistance. La petite femme rousse jeta un cri de frayeur et de dégoût. Goldstein était le renégat et le traître. Il y avait longtemps (combien de temps, personne ne le savait exactement) il avait été l’un des meneurs du Parti presque au même titre que Big Brother lui-même. Il s’était engagé dans une activité contre-révolutionnaire, avait été condamné à mort, s’était mystérieusement échappé et avait disparu. Le programme des Deux Minutes de la Haine variait d’un jour à l’autre, mais il n’y en avait pas dans lequel Goldstein ne fût la principale figure. Il était le traître fondamental, le premier profanateur de la pureté du Parti. Tous les crimes subséquents contre le Parti, trahisons, actes de sabotage, hérésies, déviations, jaillissaient directement de son enseignement. Quelque part, on ne savait où, il vivait encore et ourdissait des conspirations. Peut-être au-delà des mers, sous la protection des maîtres étrangers qui le payaient. Peut-être, comme on le murmurait parfois, dans l’Océania même, en quelque lieu secret. […]

[…] Le diaphragme de Winston s’était contracté. Il ne pouvait voir le visage de Goldstein sans éprouver un pénible mélange d’émotions. C’était un mince visage de Juif, largement auréolé de cheveux blancs vaporeux, qui portait une barbiche en forme de bouc, un visage intelligent et pourtant méprisable par quelque chose qui lui était propre, avec une sorte de sottise sénile dans le long nez mince sur lequel, près de l’extrémité, était perchée une paire de lunettes. Ce visage ressemblait à celui d’un mouton, et la voix, elle aussi, était du genre bêlant. Goldstein débitait sa venimeuse attaque habituelle contre les doctrines du Parti. Une attaque si exagérée et si perverse qu’un enfant aurait pu la percer à jour, et cependant juste assez plausible pour emplir chacun de la crainte que d’autres, moins bien équilibrés pussent s’y laisser prendre. Goldstein insultait Big Brother, dénonçait la dictature du Parti, exigeait l’immédiate conclusion de la paix avec l’Eurasia, défendait la liberté de parler, la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté de pensée. Il criait hystériquement que la révolution avait été trahie, et cela en un rapide discours polysyllabique qui était une parodie du style habituel des orateurs du Parti et comprenait même des mots novlangue, plus de mots novlangue même qu’aucun orateur du Parti n’aurait normalement employés dans la vie réelle. Et pendant ce temps, pour que personne ne pût douter de la réalité de ce que recouvrait le boniment spécieux de Goldstein, derrière sa tête, sur l’écran, marchaient les colonnes sans fin de l’armée eurasienne, rang après rang d’hommes à l’aspect robuste, aux visages inexpressifs d’Asiatiques, qui venaient déboucher sur l’écran et s’évanouissaient, pour être immédiatement remplacés par d’autres exactement semblables. Le sourd martèlement rythmé des bottes des soldats formait l’arrière-plan de la voix bêlante de Goldstein.

Avant les trente secondes de la Haine, la moitié des assistants laissait échapper des exclamations de rage. Le visage de mouton satisfait et la terrifiante puissance de l’armée eurasienne étaient plus qu’on n’en pouvait supporter. Par ailleurs, voir Goldstein, ou même penser à lui, produisait automatiquement la crainte et la colère. Il était un objet de haine plus constant que l’Eurasia ou l’Estasia, puisque lorsque l’Océania était en guerre avec une de ces puissances, elle était généralement en paix avec l’autre. Mais l’étrange était que, bien que Goldstein fût haï et méprisé par tout le monde, bien que tous les jours et un millier de fois par jour, sur les estrades, aux télécrans, dans les journaux, dans les livres, ses théories fussent réfutées, écrasées, ridiculisées, que leur pitoyable sottise fût exposée aux regards de tous, en dépit de tout cela, son influence ne semblait jamais diminuée. Il y avait toujours de nouvelles dupes qui attendaient d’être séduites par lui. Pas un jour ne se passait que des espions et des saboteurs à ses ordres ne fussent démasqués par la Police de la Pensée. Il commandait une grande armée ténébreuse, un réseau clandestin de conspirateurs qui se consacraient à la chute de l’État. On croyait que cette armée s’appelait la Fraternité. Il y avait aussi des histoires que l’on chuchotait à propos d’un livre terrible, résumé de toutes les hérésies, dont Goldstein était l’auteur, et qui circulait clandestinement çà et là. Ce livre n’avait pas de titre. Les gens s’y référaient, s’ils s’y référaient jamais, en disant simplement le livre. Mais on ne savait de telles choses que par de vagues rumeurs. Ni la Fraternité, ni le livre, n’étaient des sujets qu’un membre ordinaire du Parti mentionnerait s’il pouvait l’éviter.

À la seconde minute, la Haine tourna au délire. Les gens sautaient sur place et criaient de toutes leurs forces pour s’efforcer de couvrir le bêlement affolant qui venait de l’écran. Même le lourd visage d’O’Brien était rouge. Il était assis très droit sur sa chaise. Sa puissante poitrine se gonflait et se contractait comme pour résister à l’assaut d’une vague. La petite femme aux cheveux roux avait tourné au rose vif, et sa bouche s’ouvrait et se fermait comme celle d’un poisson hors de l’eau. La fille brune qui était derrière Winston criait : « Cochon ! Cochon ! Cochon ! » Elle saisit soudain un lourd dictionnaire novlangue et le lança sur l’écran. Il atteignit le nez de Goldstein et rebondit. La voix continuait, inexorable. Dans un moment de lucidité, Winston se vit criant avec les autres et frappant violemment du talon contre les barreaux de sa chaise. L’horrible, dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu’on fût obligé d’y jouer un rôle, mais que l’on ne pouvait, au contraire, éviter de s’y joindre. Au bout de trente secondes, toute feinte, toute dérobade devenait inutile. Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant.

Mais la rage que ressentait chacun était une émotion abstraite, indirecte, que l’on pouvait tourner d’un objet vers un autre comme la flamme d’un photophore. Ainsi, à un moment, la haine qu’éprouvait Winston n’était pas du tout dirigée contre Goldstein, mais contre Big Brother, le Parti et la Police de la Pensée. À de tels instants, son cœur allait au solitaire hérétique bafoué sur l’écran, seul gardien de la vérité et du bon sens dans un monde de mensonge. Pourtant, l’instant d’après, Winston était de cœur avec les gens qui l’entouraient et tout ce que l’on disait de Goldstein lui semblait vrai. Sa secrète aversion contre Big Brother se changeait alors en adoration. Big Brother semblait s’élever, protecteur invincible et sans frayeur dressé comme un roc contre les hordes asiatiques. Goldstein, en dépit de son isolement, de son impuissance et du doute qui planait sur son existence même, semblait un sinistre enchanteur capable, par le seul pouvoir de sa voix, de briser la structure de la civilisation.

https://www.les-crises.fr/minute-semaine-de-la-haine-1984/


9 commentaires:

Anonyme a dit…

Nadège,

" et à la fin il aima Big Brother "

Trahis, vaincus, et comme vidés de leurs consciences, beaucoup trop de Français me font penser à Winston. On a beau leur dire des vérités, ils ne les écoutent pas, pire ils vous traitent alors comme un ennemi. Ils préfèrent le monde des mensonges dans lequels ils ont été entassés comme des esclaves.
A nous de vivre sans eux, dans un monde où faire société en s'aidant mutuellement est le vécu quotidien. Le monde des hommes libres sous le regard et la protection de Dieu.
Leurs enfants seront-ils comme eux ? Il faudrait, pour qu'ils aient une chance de devenir des êtres libres, que l'école à la française ne soit plus un lieu d'apprentissage de la soumission. Viennent ensuite les gross médias qui continueront d'abrutir un être qui avait pourtant tout pour s'épanouir. À la naissance il savait tout. Avant toute chose, libérer l'école.

Je parle pour la métropole. Et j'espère que les îles ne souffrent pas de ce mal. :-)

Dominique

Nadège Rivière a dit…

Tout le système concourt à domestiquer et à contrôler l’humanité. Et ce type de productions culturelles fait partie des outils de prédilection des ingésocs. Si vous avez tendance comme moi à ne rien prendre pour argent comptant, vous avez réussi à préserver votre bon sens que d’autres qualifient de « sens critique ». Si vous ajoutez à cela le harcèlement parfois insidieux voire subliminal de la propagande, comment voulez-vous que réagisse la grande majorité de la population ?
J’ai découvert il y a peu la notion de « neurones miroir » qui a à voir avec l’empathie et le mimétisme. Je vais creuser davantage la question puisque visiblement c’est un des ressorts qui est très sollicité depuis quelques dizaines d’années pour faire « évoluer » les comportements, qu’ils soient individuels ou collectifs.
Personnellement, j’ai parfois envie de secouer mes contemporains en leur disant « agent Smith, sors de ce corps.
Vous croyez que « dans les îles », la tendance serait autre ? Détrompez-vous, cela peut même être encore « plus pire » !

Anonyme a dit…

Nous essayons de nous libérer d'un système d'informations qui nous manipule. Mais comment construire de bonnes "opinions" lorsque nous n'avons pas la connaissance des "faits" réels et que les gross médias construisent des narratifs d'actualités pour nous placer dans unonfr virtuel ? Outre que notre système d'enseignement nous a déformés idéologiquement.
Une bonne dose de connaissances philosophiques et historique est nécessaire, là également elles font défaut.
J'apprends beaucoup en visionnant ( grâce à l'INA ) des images des années 1960, en lisant Giono et beaucoup d'autres.
Je n'ai pas la télé depuis plus de 25 ans, je n'écoute pas les chaînes radiov, je ne lis aucun journal.

Nadège Rivière a dit…

Que ce soient les « Gross médias » comme vous les appelez ou les médias alternatifs, tous sont faits pour toucher toutes les catégories de publics et tous relèvent d’une idéologie. Vous évoquez l’INA en disant que vous apprenez beaucoup à revoir leurs archives mais n’oubliez pas que l’audiovisuel public était tout aussi subjectif à l’époque qu’il l’est aujourd’hui.

Paul-Emic a dit…

n'était-ce la dimension religieuse, ce roman est prophétique à bien des égards.

Nadège Rivière a dit…

En tant que membre de la Fabian Society et d’un certain nombre de cercles influents, Wells fut en effet un fervent prophète du nouvel ordre mondial comme projet politique.
Et dire que depuis des années l’éducation nationale nous remplit le cerveau avec tous ces ouvrages de « science-fiction » qu’on devrait plutôt considérer pour ce qu’ils sont : des outils de propagande et des manuels de savoir-vivre à l’usage des esclaves en devenir qui participent largement à la fabrique du consentement.
https://leblogalupus.com/2019/02/09/rappel-la-fabian-society-ou-le-bolchevisme-par-la-douceur-avec-note-du-lupus/

Anonyme a dit…

Il est assez rare de lire ce genre d'analyse révèlant le rôle de la secte franc-maçonne autrichienne, les Illumimatis de Bavière, dans l'anéantissement de la royauté française. La révolution de 1789 fut l'aboutissement d'un complot anglo-saxon et financé depuis Londres. Heureusement pour les autres monarchies en Europe, les services secrets autrichiens eurent vent des projets de Weinshaup, et le pouvoir autrichien mis cette engeance hors d'état de nuire.
D'autres organisations prirent le relai, dont celle des Fabian. Il y eut également celle du sud-africain Cécyl Rhodes. Etc.
Toutes furent utilisées par les grands banquiers anglais, qui devinrent les maitres du monde et possédèrent le Commowealth, puis passèrent aux EUA. d'où ils possèdent maintenant l'Empire ( qui comprend le Commonwealth. )

Et oui, ils sont de purs marxistes : selon Klaus Schwab, employé par les Rothschild depuis 40 années, "vous ne possèderez plus rien et vous serez heureux." Avec KS du FEM, on n'est plus dans la prophétie mais dans la communication urbi et orbi du programme du CFR anéricain. Et il forme sans se cacher les dirigeants occidentaux dans son école de Young Global Leaders !

Nadège Rivière a dit…

Vous écrivez que je ne connais beaucoup de CHOSES, mais vous alors, vous semblez bien RENSEIGNÉ ! D’ailleurs, avez-vous un site, un blog ou un lieu d’expression où vous partageriez votre vision de ce monde déliquescent ?

Nadège Rivière a dit…

Souvenir d’un enfant de troupe
https://nwocontrepeuple.wordpress.com/2015/11/01/culture-et-politique-jean-giono-refus-dobeissance/